[Extrait] Comme des sentinelles

Une autre famille

(première partie)

Le fils aîné connaît un endroit où les lampadaires s’appellent des sentinelles. Plantés à des kilomètres les uns des autres, ils gardent les routes qui ne mènent nulle part, guettent des intersections qui n’ont pas changé depuis des années. Là-bas, les maisons sont presque toutes construites sur le même plan : le salon, la cuisine, la chambre principale et la salle de bain autour de la salle à manger, au rez-de-chaussée; deux ou trois chambres, et une seconde salle de bain, à l’étage. De maison en maison, de famille en famille et de génération en génération, on s’oriente en suivant des rangs chiffrés de un à quatre – rarement plus que quatre – et en prêtant foi à toutes sortes de ouï-dire, de racontars, de contes et de cancans; les almanachs aussi peuvent s’avérer utiles, comme des girouettes et un certain savoir pastoral fait de vaches couchées, de lunes cornues et de couchers de soleil. (120)

L’antichambre des Reader’s Digest

Marguerite avait six ans quand un certain DeWitt Wallace eut l’idée d’offrir aux Américains un condensé de plusieurs magazines qu’il aimait lire. C’est ainsi que naît en 1922 le Sélection du Reader’s Digest, aujourd’hui traduit dans 35 langues et lu chaque mois par plus de 50 millions de personnes. Véritable phénomène éditorial, le petit livre, qui a fêté cette année ses 80 ans, est, comme plusieurs le savent, un melting-pot de fictions brèves et de témoignages divertissants. Mes rubriques préférées : «Rions un peu» et «Faits insolites». Certains chercheurs sérieux comparent le Sélection à du fast food imprimé; on peut les comprendre, dans leur tour d’ivoire, de regarder de haut le célèbre format poche, mais moi je refuse de mépriser cette publication qui a accompagné ma grand-maman durant plus de 50 ans.

Marguerite aimait lire. Chez elle, on trouvait de tout : des fictions, des biographies, des dictionnaires en tout genre. C’est d’ailleurs sur son canapé que mon goût pour la littérature s’est développé : Des fleurs sur la neige d’Élisa T., les romans de Mary Higgins Clark et la biographie de Gerry Boulet ont été pour moi les premiers gros livres que j’ai lus.  La maison de Marguerite avait aussi sa célèbre antichambre des Reader’s Digest. Ma grand-mère, qui comme plusieurs vieux avait beaucoup de difficulté à se départir de ses cossins, collectionnait depuis les années 1960 tous les Sélections du Reader’s Digest. Ainsi s’empilaient dans cette pièce dans laquelle nous n’avions pas le droit d’entrer des montagnes de petits livres au fini glacé.

Lorsque, beaucoup plus tard, j’ai commencé mes études littéraires, j’ai reçu un jour dans ma boîte aux lettres un Reader’s Digest. Je m’en rappelle encore, c’était Céline Dion (ou Rock Voisine?) qui était sur la page couverture. Avec ce nouvel abonnement, j’avais aussi eu droit à de petites étiquettes dorées avec mes nom et adresse (d’ailleurs, je crois que le 220, rue de London les reçoit toujours aujourd’hui). C’était bien sûr Marguerite qui avait eu l’idée de m’offrir cet abonnement : «J’me suis dit que vu que t’aimais lire, ça te ferait plaisir», qu’elle m’avait dit. J’ai jamais osé lui dire que mes lectures avaient un peu évolué depuis ma période canapé. Jamais osé lui dire, non plus, que je ne les collectionnerais jamais comme elle, les Reader’s Digest, et qu’ils prendraient plutôt le chemin du recyclage.

Au mois de décembre, ça fera maintenant un an que Marguerite est partie. L’an passé, comme cadeau de Noël, ses trois filles qui, visiblement, ne s’étaient pas consultées, ont chacune acheté à ma grand-mère la biographie de Janine Sutto. Je vous laisse deviner ce que je lirai pendant mes vacances.

Éliminer les coquilles, une tâche insurmontable?

Ce n’est pas la première fois que j’écris à propos des coquilles, ces fautes typographiques qui agacent l’œil de plusieurs, dont moi la première! La coquille est omniprésente dans les journaux, mais on pardonne à ces derniers; après tout, entre l’heure de tombée et la livraison du journal, il ne s’écoule que très peu de temps. Par contre, rencontrer des coquilles dans les livres est beaucoup plus irritant quand on sait qu’entre l’étape de la soumission du manuscrit à la maison d’édition et l’impression du livre, plusieurs personnes ont lu et relu le livre (comité de lecteurs, éditeur, réviseurs, correcteurs, etc.). Aussi, dans bien des cas, les maisons d’édition, contrairement aux journaux, bénéficient d’une denrée rare : du temps. Entendons-nous : je ne dis pas que les maisons d’édition bâclent la finition de leur travail – avez-vous déjà lu un livre sans aucune coquille? Je m’interroge plutôt sur la faisabilité d’une impression impeccable. Est-ce une tâche insurmontable?

Annie Ernaux, Écrire la vie, Paris, Gallimard, Coll. «Quarto», 2011.

Raymond Bock, Atavismes, Montréal, Le Quartanier, Coll. «Polygraphe», 2011.

[Extraits] Atavismes

« Les lieux communs ne signifient plus rien, mais ils tirent tous leur origine d’une vérité éprouvée. En voici une : un choix est un embarras. Ce n’est pas un état perpétuel. On n’y survivrait pas. Ça peut arriver, disons, une fois tous les cinq ans. Oui, comme aux élections : un grand événement survient toutes voiles dehors, on sort les trompettes, fier de participer à quelque chose d’important, on se commet. Puis un nouvel engrenage s’enclenche qu’on ne contrôlera pas. Figurant dans sa propre histoire. Peu importe qu’on se demande chaque matin si on va manger des oeufs ou des céréales. » (49)

« Mon enfant est une merveille, au sens où très peu l’entendent, même si tous emploient l’expression. Il n’accomplit aucun exploit. Il est ma fenêtre sur ce monde verrouillé, celui qui me fait prendre conscience de l’étrangeté de l’habituel et de la précarité du droit acquis d’être ici, en ces temps d’obscurité stroboscopique, côtoyant des gens qu’on aime oisivement au point de ne plus les voir, car aujourd’hui nous accapare et demain arrive, prévu, rempli d’avance, prêt à être biffé sur le calendrier. » (61-62)