L’antichambre des Reader’s Digest

Marguerite avait six ans quand un certain DeWitt Wallace eut l’idée d’offrir aux Américains un condensé de plusieurs magazines qu’il aimait lire. C’est ainsi que naît en 1922 le Sélection du Reader’s Digest, aujourd’hui traduit dans 35 langues et lu chaque mois par plus de 50 millions de personnes. Véritable phénomène éditorial, le petit livre, qui a fêté cette année ses 80 ans, est, comme plusieurs le savent, un melting-pot de fictions brèves et de témoignages divertissants. Mes rubriques préférées : «Rions un peu» et «Faits insolites». Certains chercheurs sérieux comparent le Sélection à du fast food imprimé; on peut les comprendre, dans leur tour d’ivoire, de regarder de haut le célèbre format poche, mais moi je refuse de mépriser cette publication qui a accompagné ma grand-maman durant plus de 50 ans.

Marguerite aimait lire. Chez elle, on trouvait de tout : des fictions, des biographies, des dictionnaires en tout genre. C’est d’ailleurs sur son canapé que mon goût pour la littérature s’est développé : Des fleurs sur la neige d’Élisa T., les romans de Mary Higgins Clark et la biographie de Gerry Boulet ont été pour moi les premiers gros livres que j’ai lus.  La maison de Marguerite avait aussi sa célèbre antichambre des Reader’s Digest. Ma grand-mère, comme plusieurs vieux, avait beaucoup de difficulté à se départir de ses cossins et elle collectionnait depuis les années 1960 tous les Sélections du Reader’s Digest. Ainsi s’empilaient dans cette pièce dans laquelle nous n’avions pas le droit d’entrer des montagnes de petits livres au fini glacé.

Lorsque, beaucoup plus tard, j’ai commencé mes études littéraires, j’ai reçu un jour dans ma boîte aux lettres un Reader’s Digest. Je m’en rappelle encore, c’était Céline Dion (ou Rock Voisine?) qui était sur la page couverture. Avec ce nouvel abonnement, j’avais aussi eu droit à de petites étiquettes dorées avec mes nom et adresse (d’ailleurs, je crois que le 220, rue de London les reçoit toujours aujourd’hui). C’était bien sûr Marguerite qui avait eu l’idée de m’offrir cet abonnement : «J’me suis dit que vu que t’aimais lire, ça te ferait plaisir», qu’elle m’avait dit. J’ai jamais osé lui dire que mes lectures avaient un peu évolué depuis ma période canapé. Jamais osé lui dire, non plus, que je ne les collectionnerais jamais comme elle, les Reader’s Digest, et qu’ils prendraient plutôt le chemin du recyclage.

Au mois de décembre, ça fera maintenant un an que Marguerite est partie. L’an passé, comme cadeau de Noël, ses trois filles qui, visiblement, ne s’étaient pas consultées, ont chacune acheté à ma grand-mère la biographie de Janine Sutto. Je vous laisse deviner ce que je lirai pendant mes vacances.

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