Sur la route du monastère

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Ce matin, je devais aller rencontrer mon comptable à Sherbrooke (je sais, ça commence mal, mais attends). À deux coins de rue de chez moi, je croise une vieille dame qui fait du pouce. Je niaise pas, elle devait avoir facilement quatre-vingts balais. Elle était cool avec son béret, ses cheveux blancs qui lui arrivaient au menton pis surtout son manteau de laine bouillie qui rappelait les fameuses belles couvertures de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Là, me prend l’idée folle de virer de bord pis d’embarquer la vieille dame. Fait que je fais ça. Je baisse ma fenêtre, pis j’y demande : «Où est-ce que vous allez?» Elle me répond : «Au monastère». Quand elle me dit ça, je vois pas pantoute de quoi elle parle («C’est-tu une résidence pour personnes âgées, ça?» que je me demande. Ben non, niaiseuse, le monastère, c’est l’abbaye Saint-Benoît). C’est vraiment pas sur mon chemin, c’est même complètement en direction opposée de ma destination, mais, fuck off, ça peut être drôle, que je me dis.

Effectivement. C’était ben l’fun de jaser avec Mme Ford[1], une ancienne institutrice qui a toujours voyagé sur le pouce avec ses quatre enfants, ici comme en Europe (d’ailleurs, elle trouve que #lesgens, aujourd’hui, se méfient beaucoup trop des pouceux). Pour Mme Ford, y a rien de plus plaisant que les rencontres et les surprises sur la route. Tous les jours, pendant le carême, elle part de Sainte-Catherine-de-Hatley et se rend sur le pouce à Saint-Benoît-du-Lac pour assister à la messe des moines (un hobby comme un autre, j’espère au moins qu’elle en profite pour faire le plein de fromage). Lorsque je la dépose, elle me remercie et m’adresse le plus beau des sourires, avec des yeux moqueurs comme ceux qu’avait ma grand-mère. Tsé, ça fait quand même chaud au cœur.

En revenant sur mes pas, sur le chemin des Pères, je repense à Mme Ford, je me dis que j’aimerais ça être cool comme elle quand je vais être vieille. La route est super belle, on voit le lac Memphrémagog qui tranquillement dégèle, le mont Orford au loin, la neige dans les champs qui se fait de plus en plus rare; je repense au sourire et aux yeux moqueurs de la vieille dame… bref, je fly dans ma tête.

Ben, je fly tellement que je me rends pas compte que je fly aussi en sale sur la route. Genre, au moins 100 kilomètres-heure alors que la limite est de 70. Pis là, qu’est-ce que tu penses? Je vois que j’ai des gros crisses de gyrophares dans le cul. Un char de police fantôme. Câlisse. Le policier m’arrête, m’apprend que je conduisais vraiment trop vite, prend mes papiers, me laisse niaiser cinq minutes dans mon char. Pendant ce temps-là, je repense à Mme Ford, je repense que j’avais crissement pas d’affaire là, me retrouver sur le chemin des Pères. Que moi, ma job, à matin, c’était pas de faire ma B.A. pis de jaser avec une vieille hippie, c’était d’aller voir mon comptable qui vit dans un semi-détaché beige à Rock Forest.

*

[1] Mme Ford s’appelle en fait Wilma Foyles. Josée Blanchette, qui a aussi croisé sa route (et moi celle de Mme Blanchette ce fameux matin-là), nous raconte un bout de son histoire dans sa chronique du 25 mars dans Le Devoir.