(H)EXOGÈNE

Le pire dans la honte, c’est qu’on croit être seul à la ressentir.

 Annie Ernaux, La honte

 

«Pourquoi? T’as une job, t’as un char.» Voilà ce que m’a répondu Mère lorsque je lui ai annoncé au siècle dernier que je comptais m’inscrire au cégep. Père, avec sa nonchalance habituelle, me regarde du coin de l’œil. Il ne sait pas que je sais qu’il m’observe, car il ignore tout de ma spécificité oculaire : dotée d’une vision périphérique non conventionnelle – mon champ de vision surpasse largement les 207 degrés habituels – je capte des angles qui autrement seraient morts. De telle sorte que je perçois dans le coin inférieur gauche de mon œil bicolore la silhouette voûtée de Père, son crâne dégarni et surtout, surtout, ce regard rempli d’incompréhension. Le même que celui de Mère.

Il faut maintenant imaginer la tête qu’ont mes parents lorsqu’ils pensent aux dix années que j’ai finalement passées sur les bancs d’une université.

Je suis ce que dans le jargon psychologique on appelle une «étudiante de première génération» (EPG). Ça fait quand même du bien d’apprendre que des gens très savants s’attachent à moi et qu’ils me scrutent, me statistiquent, me casent et m’étudient. Je suis un OBJET DE RECHERCHE. «Les EPG peuvent vivre des difficultés d’adaptation au moment de leur passage du niveau secondaire au niveau collégial, puis du niveau collégial au niveau universitaire. […] Le collège ou l’université sont, à leurs yeux, des pays étrangers. Rien, au sujet de ces institutions, n’a pu leur être transmis», lit-on à leur sujet.

Si ces institutions me sont longtemps apparues comme des terres étrangères, ce sont aujourd’hui mes origines que je regarde de cet œil.

Je viens d’un village qui, comme tant d’autres, porte le nom d’un saint. Ce plat et triste pays aux maisons clonées et aux arbres quasi absents génère des générations de gens tristes et d’enfants qui grandissent trop vite. Derrière les façades, les habitants portent leur défaite en silence. Déchus d’une vie qu’ils désiraient heureuse, rayonnante, voire parfaite, ils se consolent et étouffent leurs sanglots en dévorant l’écran cathodique qui, paradoxalement, leur renvoie l’image de leur propre médiocrité.

J’aime parfois les observer.

Ce serait mentir de prétendre que cette incompréhension, ce détachement, est unidirectionnelle. En ma famille, on m’observe et me scrute aussi dans la plus grande perplexité. Étrangère en sa famille, étrangère dans le monde qu’on dit cultivé, le cul entre deux chaises, baisée de tous les côtés. J’attends ce jour où un comité de scientifiques s’intéressera à ce cas de figure et qu’il nommera cette réalité fuck all qui me donnera enfin l’impression d’exister.

*

Au salon, là où trône le piano et s’échouent les livres.

«Mamie, on dit pas “bou-é-te”, on dit “bou-â-te”», fait remarquer mon fils à Mère.

La honte.

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Accalmie et cogitation

Si comme moi vous êtes travailleur autonome, vous avez sans doute des revenus instables et un horaire qui change constamment, au gré des contrats qui s’offrent à vous. Pour ma part, comme cette semaine est plutôt tranquille, j’ai amplement le temps de réfléchir à mon avenir professionnel. Pour le dire simplement, je me demande si j’en viendrai un jour à travailler autant que je le souhaiterais. Mon travail me nourrit — au sens propre et figuré — et je ne voudrais pas faire autre chose, mais je serais vraiment comblée si mon horaire était un peu plus régulier.

Lorsque je m’inquiète à propos de mes absences de revenus, j’aime me rappeler que même lorsque je ne travaille pas, je gagne un peu d’argent. Avez-vous déjà fait l’exercice de calculer les avantages financiers d’être travailleur autonome et d’avoir votre bureau sous votre toit? Je l’ai fait, ce matin, et pour tout dire, ça m’a rassuré. En effet, j’économise chaque année environ 10 000$. Comment? En n’ayant pas besoin d’une voiture, en me contentant de moins de vêtements, en ne mangeant presque jamais au restaurant, en n’envoyant pas mes enfants au service de garde de l’école, en déduisant des dépenses et des frais d’exploitation reliés à mon travail, etc. Pas mal, non? Et c’est sans compter tous les autres avantages qui ne se calculent pas en dollars, mais qui améliorent grandement ma qualité de vie et celle de ma famille.

Bref, lorsque ce sera le temps de produire ma déclaration annuelle de revenus et que je constaterai une fois de plus que je ne suis pas très riche, j’ajouterai ces 10 000$ au montant total et repenserai aux joies et aux autres privilèges d’être travailleuse autonome. Parce qu’ils sont nombreux.

Se payer des vacances

Ces jours-ci, je réfléchis à l’expression «se payer des vacances», qui illustre parfaitement ma réalité de travailleuse autonome. En effet, en m’offrant deux maigres semaines de congé, je dois me «payer» littéralement des vacances : je ne corrigerai pas les éditions de Montréal et de Québec du journal Voir du 21 août, j’aurai eu à refuser deux beaux contrats de correction d’un client régulier en édition et, surtout, j’aurai perdu cette occasion rêvée de collaborer pour la première fois avec un éditeur que j’estime énormément, et qui m’aurait en outre fait la grâce de m’offrir la révision d’une belle brique romanesque. Je ne me plains pas — enfin, quand même un peu, oui —, mais aux personnes qui s’imaginent parfois que le travail autonome n’apporte que des avantages, j’aimerais leur dire ceci : les vacances, ça coûte cher.

Et les pertes financières ne sont pas celles qui font le plus mal.

Les écoles de langues du Collège de Middlebury

La fin de semaine dernière, j’ai découvert la magnifique petite ville de Middlebury, au Vermont. Ma belle-sœur, Élise Salaün, enseigne l’été à l’École française du Collège de Middlebury (Vermont) depuis maintenant quinze ans, et c’était la première fois que je la visitais. Tous les bâtiments du collège sont absolument époustouflants. Les plus anciens datent du début du 19e siècle (le collège a été fondé en 1800) et les plus récents respectent des critères d’esthétique hautement appréciables. L’été, des étudiants venus de partout viennent apprendre durant quelques semaines une langue étrangère –  le français, l’allemand, le russe, l’italien, le chinois, l’espagnol, le portugais, l’hébreux, l’arabe, le japonais – et ont accès à une multitude de cours (de grammaire, bien sûr, mais aussi de littérature, notamment), non sans avoir payé des frais d’études exorbitants. Qu’on se le dise : ce n’est qu’une frange de privilégiés qui a accès au savoir de Middlebury. Heureusement, des bourses sont octroyées aux moins fortunés.

Midd plan aérien

Vue aérienne du campus

Le Château, construit en 1925

Le Château, construit en 1925

Moi, l’amoureux et les enfants, devant La Chapelle, construite en 1916

Les toits du Collège de Middlebury

Les toits du Collège de Middlebury

Pour la deuxième année consécutive, Dany Laferrière était invité comme conférencier. J’ai eu la chance de l’entendre parler pendant une heure et demie du rapport qu’il entretient avec sa terre d’accueil, des différences et ressemblances entre Haïti et le Québec, d’anecdotes à propos de son arrivée à Montréal – par exemple, ce que pouvait représenter pour lui posséder pour la première fois une «chambre à soi». Laferrière a été hyper généreux et les étudiants ont grandement apprécié sa conférence.

Midd conférence Dany

Dany Laferrière et son public attentif

Le lendemain, ma famille et moi avons eu droit à un tour guidé de Middlebury, qui est tout à fait charmante avec son splendide pont et ses nombreux petits commerces. Bristol, une petite ville dans les montagnes Vertes, m’a aussi beaucoup plu. Mais le plus chouette, ce sont les chutes et nombreux petits bassins dans lesquels nous pouvons nous rafraîchir – à cinq minutes du centre-ville – et qui sont très faciles d’accès.

Une des nombreuses chutes de Bristol

Une des nombreuses chutes de Bristol

L’après-midi s’est vraiment bien terminé. Invités à un BBQ, nous avons pu profiter d’un site vraiment enchanteur et offrant une vue imprenable sur les montagnes Vertes (les clichés me rattrapent), en plus d’avoir la chance de discuter avec des gens exceptionnels. Si j’étais prétentieuse, j’en profiterais pour vous dresser la liste, mais ce n’est pas tellement mon genre. Disons seulement que j’ai pu notamment jaser avec un académicien, et que la chose fut bien plaisante. Je ne pensais jamais parler un jour de Jehane Benoît et de Bob Dylan avec un fier représentant de l’Académie française…

Les enfants et leur terrain de jeux

Les enfants et leur terrain de jeu