La recette d’un best-seller

Comment je suis devenu un écrivain célèbre

Vous désirez vous évader, rire et ne pas trop réfléchir? J’ai la solution pour vous! Courez vite acheter ou emprunter Comment je suis devenu un écrivain célèbre de Steve Hely! Élu meilleur livre de l’année par le Washington Post, qui écrivait d’ailleurs entre deux fous rires «peut-être avons-nous lu un livre plus drôle ces vingt dernières années, mais nous serions incapables pour l’instant de dire lequel!», ce roman offre une charge cynique contre l’industrie du livre et la littérature formatée.

Steve Hely nous raconte l’histoire de Pete Tarslaw, un littéraire raté à «l’érudition creuse mais convaincante», justement embauché pour ces «qualités» par EssayAides, une entreprise qui offre de l’aide rédactionnelle aux chercheurs d’emploi ainsi qu’aux étudiants qui désirent s’inscrire à l’université. En clair, la principale tâche de Pete est de rédiger des lettres de candidatures en transformant leur charabia en un autre, plus inventif, «performant» et souvent frauduleux. Las de ce boulot alimentaire aliénant — mais qui ne provoque aucun malaise éthique chez le principal intéressé —, il cherchera à devenir riche, célèbre et respecté. Pour y arriver, trois solutions s’offrent à lui : gagner à la loterie, braquer une banque ou écrire un best-seller. Son choix se pose évidemment sur la troisième option, et il s’efforcera de trouver la bonne recette pour y parvenir. Pour ce, il va «étudier les livres qui fonctionnent, trouver un sujet de nature à séduire le service marketing d’une maison d’édition, surtout s’inventer une légende personnelle susceptible de séduire les journalistes». Épluchant le classement des meilleures ventes du New York Times, il en viendra à finalement trouver sa recette gagnante. Voici ses 16 ingrédients :

1. Abandonner la vérité.

2. Écrire un livre populaire. Ne pas gaspiller d’énergie à en faire un bon livre.

3. N’inclure aucun élément de sa propre vie.

4. Nécessité d’inclure un meurtre.

5. Nécessité d’inclure un club, des secrets/missions mystérieuses, des personnages timides, des personnages dont la vie est changée soudainement, des histoires d’amour surprenantes, des femmes qui ont renoncé à l’amour mais qui se révèlent splendides.

6. Évoquer une troublante tristesse à la fin.

7. La prose doit être lyrique.

8. Les romans doivent comporter des scènes de route de campagne, pour donner à l’acte de conduire un caractère poétique et magique.

9. Dans les passages ennuyeux, insérer des descriptions de repas délicieux.

10. Le personnage principal est miraculeusement libéré d’un boulot minable.

11. Inclure un maximum de scènes se déroulant dans des villes pleines de lecteurs.

12. Offrir aux lecteurs un reflet d’eux-mêmes dans lequel on aura insufflé une dose supplémentaire de classe internationale.

13. Viser les tranches de populations clefs.

14. Mettez de la musique.

15. Évoquer absolument des destinations exotiques peu connues.

16. Inclure des noms de plantes.

Pete Tarslaw parviendra-t-il à ses fins? Je ne vous le dévoilerai pas. En revanche, je vous confierai que Steve Hely, qui proposait ici son premier roman et qui est depuis auréolé d’un succès international, a vu les droits d’adaptation de son livre achetés par John August, scénariste attitré de… Tim Burton.

Hely, Steve, Comment je suis devenu un écrivain célèbre, Paris, Sonatine (traduit de l’anglais par Héloïse Esquié), 2011, 370 pages. [Titre original : How I Became a Famous Novelist, Black Cat, 2009]

Un tsunami de clichés

Aujourd’hui, la prolifique Oreille tendue commence la semaine avec force puisqu’elle consacre le sujet d’un billet aux clichés, plus précisément ceux formés d’une «association obligatoire de mots», parmi lesquels se trouvent deux de mes suggestions : «Le cynisme est toujours aussi ambiant que la vérité est criante.» Je voudrais en ajouter un autre qui m’horripile; j’ai nommé l’éculé tsunami d’émotions, qui fêtera en décembre ses dix années de présence dans les journaux. Le dévastateur tsunami qui a frappé l’Asie du Sud le 26 décembre 2004, en plus d’avoir fait des centaines de milliers de victimes, a fait naître dans la presse toute une gamme d’expressions formées avec le mot tsunami. Je décrète que le règne de cette expression vide a assez duré : enterrez-la et partez à la recherche de nouvelles métaphores, mais de grâce, ailleurs que dans le champ lexical de la météorologie.

[COMPLÉMENT]
Benoît Melançon, qui est derrière l’Oreille tendue, m’a écrit pour m’informer qu’il s’est aussi penché sur cette expression. Vous pouvez lire son billet ici.

Désinvolture, clichés et atomes crochus

Atomic

Le 13 février dernier, lasse de lire l’expression «ovni littéraire» dans les journaux, je rédigeais un billet à ce sujet dans lequel je recensais quelques exemples de journalistes en panne d’inspiration quand vient le temps de  qualifier une œuvre singulière/déroutante/originale/étrange/curieuse/radicale/atypique. Je l’avoue : j’entretiens une solide relation amour-haine avec les clichés journalistiques.

Un matin de mai, après avoir lu en diagonale le cahier Arts de La Presse, je rédige ce tweet : «L’électron libre serait-il le cousin de l’ovni littéraire? #cliché #bebitte». À mes yeux, il est clair que cette désinvolte « bebitte » pond des ovnis littéraires/cinématographiques/théâtraux ou encore participe à de telles créations. Silence radio dans la twittosphère, pas de gloriole du jour. Mais la prolifique et très disciplinée Oreille tendue était là, elle, et a recensé aujourd’hui pour nous quelques exemples où l’expression électron libre est utilisée pour décrire une «personne qui agit de manière indépendante (par rapport à un ensemble, une institution)» (Petit Robert, édition numérique 2010). Remercions-la, une fois de plus, d’avoir fait le travail pour nous. Décidément, moi et l’Oreille avons quelques atomes crochus.

Électron libre

OVNI : ça suffit!

Ovni

HIER dans La Presse :

«Un ovni québécois à Berlin». C’était le titre qui coiffait la chronique cinéma de Nathalie Petrowski, dans laquelle il était question du dernier film de Denis Côté, Vic + Flo ont vu un ours. Présenté à la 63e Berlinale, le film aurait «dérouté passablement la presse internationale».

AUJOURD’HUI dans La Presse :

Météore, le cinquième long métrage de François Delisle, est qualifié par Marc Cassivi «[d’]ovni cinématographique» en raison de sa «proposition originale et drastique».

*SOUPIR*

Je ne sais pas si je suis la seule à soupirer lorsque cette formule éculée est employée pour évoquer le caractère singulier/déroutant/original/étrange/curieux/radical/atypique d’une œuvre de fiction qui n’est pas que l’apanage des critiques de cinéma. Les littéraires l’emploient à qui mieux mieux pour qualifier un livre au propos singulier/déroutant/original/étrange/curieux/radical/atypique. Une simple recherche aura permis de recenser quelques-uns de ces livres :

Pour sûr de France Daigle : «Un ovni littéraire signé France Daigle» (site de Radio-Canada) et «Dans cet ovni littéraire, le lecteur aura droit à une réflexion sur la langue chiac […].» (Le libraire)

Sous béton de Karoline Georges : «Bref, c’est l’OVNI littéraire de la rentrée.» (Le Devoir)

Arvida de Samuel Archibald : «Thomas Hellman louange […] Arvida, ce véritable ovni littéraire.» (Le Libraire)

Royal Romance de François Weyergans : «Royal romance, un ovni littéraire» (site de Radio-Canada)

(…)

Par chance que Dominic Tardif est là pour nous rappeler combien cette formule est réductrice et clichée :

Pour sûr de France Daigle : «Projet un peu fou; les mots sont faibles pour décrire cette fascinante architecture romanesque qui ne saurait être réduite au rang d’ovni littéraire, malgré son caractère souverainement unique.» (Le libraire)

Sous béton de Karoline Georges : «Ovni littéraire, dira-t-on et on entendra, pour une rare fois, le mot ovni au sens propre, car c’est avec une incrédulité fascinée – la même que si on avait entrevu une soucoupe dans le ciel – que l’on émerge de Sous béton.» (Voir)

* En faisant ma recherche, j’ai pu constater que Benoît Melançon avait également souligné la vacuité de l’expression «véritable ovni littéraire» dans un billet, ici.