Les tranchées : un plaidoyer pour l’ambiguïté

Les tranchées

J’ai reçu par la poste hier mon exemplaire du p’tit dernier de la collection «Documents» d’Atelier 10. Il fait tout juste une centaine de pages, mais la densité des idées est follement impressionnante. Que sont Les tranchées? Tout d’abord, littéralement, le terme renvoie à ces contractions qu’ont les femmes durant les jours qui suivent leur accouchement. Mais au sens figuré, les tranchées sont cet endroit où les mères — et pourquoi pas les pères — pourraient s’abriter pour se protéger des nombreux discours culpabilisants entourant la parentalité et des tirs venant de toute part — médias, littérature, organismes gouvernementaux, etc. En tout cas, c’est la lecture que j’en fais.

Les tranchées portent également le sous-titre : Maternité, ambigüité et féminisme en fragments. Le fond et la forme empruntent donc au féminin. Un peu à la manière de Suzanne Jabob dans La bulle d’encre ainsi que l’ont fait de nombreuses autres, la théorie nous est livrée sous forme d’anecdotes véritables. Par anecdotes, j’entends les expériences réelles de ces femmes qui nous livrent leur point de vue sur la maternité, qu’elles soient mères ou non. Nous ne nageons pas ici dans la fiction : nous avons les deux pieds ancrés dans le réel et le matériel. Fanny Britt s’est entourée de huit collaboratrices avec qui elle discute de nombreux enjeux liés à la maternité d’aujourd’hui. Le ton de toutes est sincère, leur propos est éclairé et le mot «vulnérabilité» est maintes fois réhabilité. Juste pour cela, nous devons les en remercier.

J’ai envie partager avec vous quelques phrases qui ont été pour moi un moment de grâce. Tantôt, j’avais l’impression que c’était moi qui les disais; tantôt, j’aurais aimé les énoncer. Je souhaiterais être invincible aux tirs des discours ambiants, mais je me fais parfois atteindre par l’un d’eux. Il me faut alors creuser plus profondément ma tranchée.

Je sais d’ores et déjà que ma rencontre avec l’univers de ces neuf femmes sera un grand moment dans ma vie de lectrice, de mère et de féministe. Il y a presque un an, j’écrivais un billet sur Littéraires après tout dans lequel j’en appelais à la liberté du paradoxe dans le combat féministe («combat», bien sûr que oui). Cette posture, c’est-à-dire celle du paradoxe (ou de l’ambiguïté, plus joliment), je tente de m’en approcher dans toutes les sphères de ma vie, car c’est elle qui m’offre le plus de libertés (oui, au pluriel).

«Nous manquons cruellement de tolérance par rapport à l’ambigüité. Comme les anxieux chroniques souffrent d’intolérance à l’incertitude, il y a dans la maternité actuelle un rejet de l’ambivalence qui me peine et me révolte» (12-13), écrit Fanny Britt dans son introduction. Écoutons ce qu’elle a à nous dire. Écoutons ses collaboratrices qui nous offrent leur regard sur la maternité et le féminisme. Tendons l’oreille, ce qu’elles nous disent est important. Ci-dessous, quelques extraits choisis :

Au sujet du corps post-partum, Fanny Britt aura cette réflexion : «Cette robe de bal [de chair], c’est un ventre plat, tendu, sans marques (celles que j’appelle cicatrices pour me cacher leur vraie nature de vergetures), sans replis, sans aucune trace du passage de l’adorable bébé de lait que la princesse tient sur sa hanche. Cette robe est faite de tonus musculaire et de sexualité tous azimuts, elle est un cintre à bikini, avec des seins parfaits, élégants, pas trop gros.» (23) Et Catherine Voyer-Léger de lui répondre : «La première chose qui me frappe dans ce que tu me dis, c’est comment nous sommes fortes, entre nous, pour ramener constamment notre corps à un enjeu public.» (Idem)

Et encore une fois, Catherine qui aura cette réflexion on ne peut plus juste : «La mère créative n’est qu’une autre variante de la mère parfaite. C’est la mère parfaite pour les cools. Mais elle colporte la même pression, la même étroitesse de modèles, le même impératif de juger de sa valeur selon le nombre de « J’aime » qu’elle reçoit sur Facebook. Dans ce contexte, la créativité devient une formule creuse comme toutes les autres, et dans la vraie réalité de l’expérience humaine, elle se révèle aussi utile qu’une paire de ciseaux du Dollorama.» (25)

Fanny Britt : «N’est-il pas là, le plus grand paradoxe de la maternité? On veut faire des enfants, parfois jusqu’à l’obsession, jusqu’à nier la valeur de toutes les autres sphères de l’existence, et pourtant la tâche est pénible, souvent. Je ne parle pas ici du quotidien […]. Je parle de l’angoisse profonde de s’arroger la responsabilité d’un autre humain, je parle de l’amour submergeant, tyrannique […]» (35)

Annie Desrochers, mère de cinq enfants : «Je me demande encore ce que ça représente, être « une mère qui a beaucoup d’enfants ». Celle que l’on plaint? Peut-être un peu. Celle que l’on envie? Peut-être aussi. Mais celle qui a le plus de réponses? Et si c’était celle qui n’avait ni réponses, ni questions? C’est parfois comme ça, avec mon bébé. Je m’aperçois que je le materne sans questions et sans réponses non plus. Et bon sang que c’est bon.» (42)

Avec Madeleine Allard, Fanny jasera entre autres de modèles de mères, celles qu’on aspire en secret à devenir, et celles qu’on déteste un peu parfois aussi : «L’exposition à ces modèles est donc à double tranchant, rien d’étonnant là-dedans. Je reviens à ta question : pourquoi s’y soumettre autant, alors? Parce qu’on mesure notre valeur à l’échelle des autres. Parce qu’on est dépossédées de notre instinct.» (45)

Madeleine, encore une fois : «Mais ce ne sont pas seulement les stars que je trouve belles. J’aime aussi voir mes copines arborer fièrement un bikini, malgré leurs vergetures plus ou moins apparentes, ou leur petit ventre ou leurs seins débordants. Je trouve que c’est beau et je suis heureuse de vivre à une époque où le corps d’une mère peut être sexualisé.» (51) Par ailleurs, Fanny Britt nous offrira quelques pages plus loin sa typologie des mères à la piscine. À lire, notamment pour le portrait qu’elle offre des «bikinis triangles», ces «reines de la pataugeoire» (66-68) : exultant!

À propos de l’inquiétude et implicitement de la culpabilité des mères, Madeleine aura cette phrase rassurante : «Je suis convaincue, absolument convaincue, que si on arrêtait toutes collectivement de s’en faire, ça serait ni mieux ni pire. Je veux dire, la Terre n’arrêterait pas de tourner. Nos enfants ne deviendraient pas des pas d’allure. Ça va faire ésotérique mon affaire, mais si on se laissait simplement guider par notre intuition, par ce qu’on ressent, par ce qu’on désire au plus profond de notre être, par ce qui nous fait sentir vivante, je suis convaincue que tout irait bien.» (52)

Geneviève Pettersen et Alexie Morin, présentées comme des féministes de la troisième vague, vivent leur maternité avec «l’impératif de la liberté et le choix individuel comme moteurs.» (57) À propos du «parentage mainstream», Alexie Morin aura cette très belle et lucide réflexion : «La vie sera bien assez dure comme ça — ma job à moi, ce n’est pas d’endurcir mon enfant, mais de l’aider à vivre.» (Idem.) Britt terminera ainsi ce chapitre : «Ce que j’entends dans les voix de Geneviève et d’Alexie, c’est le même souhait que le mien : le dévouement et l’instinct et l’égalité et l’ambition, dans la même mère.» (64)

Je pourrais continuer longtemps ainsi, tellement on trouve dans ce petit essai rose l’illumination, la grâce et la poésie réunies. Mais je vous invite plutôt à commander votre exemplaire en ligne, ou encore à visiter votre librairie préférée.

J’ose croire que dans quelques années s’effectuera un retour du balancier et que nous, les mères, serons plus libres et rebelles, que nous nous affranchirons de l’extrême pression sociale qui nous accable, que les discours culpabilisants seront chose du passé (laissez-moi rêver) et que la performance sera considérée comme une idée ringarde.

Un premier pas serait de brûler tous les livres de psycho sur le développement de l’enfant que vous possédez. Fiez-vous à votre jugement, instinct, intuition — bref, insérez ici le mot que vous préférez. Renoncez à vos certitudes et laissez entrer en vous — et je m’inclus dans le groupe — l’ambiguïté assumée.

Fanny Britt et ses collaboratrices revendiquent l’ambiguïté, et je joins ma voix aux leurs.

BRITT, Fanny et collab. Les tranchées. Maternité, ambigüité et féminisme en fragments. Atelier 10, coll. «Documents», no 04, 2013, 103 p.

De l’autre côté de la doxa*

*Ce billet a d’abord été publié sur Littéraires après tout.

 

« Vouloir, c’est susciter les paradoxes. »

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe.

 

            Nancy Huston, quand elle ne verse pas dans les théories essentialistes ou l’érotisme bancal[1], écrit parfois des choses géniales. Professeurs de désespoir est sans contredit l’une de celles-là. En effet, comment refuser le plaidoyer que propose Huston de voir se manifester davantage de nuance dans la littérature? «L’homme est mauvais, disait George Sand. Mais il est quelque chose encore : la nuance, la nuance qui est pour moi le but de l’art», lit-on sur la quatrième de couverture. Je ne reviendrai pas sur les grandes lignes de son essai portant sur l’omniprésence du nihilisme dans la littérature contemporaine. Mais si la question vous intéresse, je vous encourage à lire ces 380 pages qui interrogent notre schizophrénie collective, c’est-à-dire, «cet écart grandissant […] entre ce que nous avons envie de vivre (solidarité-générosité-démocratie) et ce que nous avons envie de consommer (transgression-violence-solitude-désespoir)». Comme Huston, je suis une fervente partisane de la nuance (de la mesure, aurais-je envie de préciser), mais il m’arrive de consommer – oui –, et aussi d’agir et de penser, comme une vraie néantiste. Je veux dire : tout comme Alexie Morin[2], je visionne une quantité astronomique de calories vides sur le Web, je ne suis pas toujours solidaire envers mes contemporains et il m’arrive (même si c’est un événement plutôt rare), d’engueuler un inconnu trop provocant à mon goût. Je vous en prie : pardonnez-moi ces offenses et ces fautes de bienséance.

            Dans ma vie rêvée, je serais cette personne mesurée, calme et ouverte aux idées les plus éloignées des miennes. Je ne jugerais plus mon prochain; plus encore, je tâcherais de m’ouvrir à ses conceptions en pesant les pour, les contre, en mettant de l’eau dans mon vin. Je ne dirais plus de gros mots[3], je ne me rongerais plus les ongles à m’en faire saigner les doigts, je serais moins colérique et impatiente, je ne mangerais plus jamais de Cheez Whiz, de Sweet tarts, de beurrées de Nutella, de soupe Lipton ni de Velveeta, je m’épilerais jambes et aisselles avec une assiduité exemplaire, je serais généreuse sans ne rien attendre en retour, je limiterais ma consommation d’alcool, je m’achèterais du linge en fibres de bambou, du bon manger des fermes avoisinantes et de l’huile d’olive biologique et équitable de la Palestine. Je ne lirais plus que des articles de revues savantes[4], n’écouterais plus de télévision parce que la télé, c’est mal, jetterais mes magazines féminins (si futiles!) et banderais comme tout le monde sur le dernier Jacques Poulin.

            En revanche, je continuerais d’être féministe et de m’obstiner avec à peu près tout le monde[5], même avec des féministes (OK, parfois, je fais juste m’obstiner dans ma tête, mais ça compte pareil). Parce que s’il est un endroit où l’on s’obstine, c’est bien entre féministes. L’une fait ses devoirs de philo[6] et se porte à la défense de Carla Bruni-Sarkozy qui a affirmé dans une revue à grand tirage son bonheur d’être une mère à la maison et niant, au passage, son besoin d’être féministe; l’autre réplique que l’ex-première-dame de France parle sans conscience apparente de ce qu’elle dit et de qui elle est pour le dire[7]. Les unes accueillent avec fierté les actions militantes des Femen[8], les autres dénoncent leur recours systématique à la nudité, synonyme d’asservissement ou, encore, de récupération commerciale. Voyez un peu le genre? La liste pourrait se poursuivre ainsi longtemps. Mais au-delà des débats entre féministes – très sains pour la plupart, car ils ont la qualité essentielle d’approfondir la réflexion et l’analyse –, reste que le lieu qui génère le plus d’hostilités est sans contredit le bulbe encéphalique de la féministe d’aujourd’hui. Je veux dire : comme féministe, je me livre quotidiennement des combats intérieurs épiques, des cas de conscience hyperprenants durant lesquels plus rien n’existe autour de moi. Les enfants ont beau me réclamer une collation («Je meuuuuurs de faim !»), ma tête est ailleurs : Était-ce un choix minable que d’acheter à ma fille une petite cuisinière en bois? Est-ce que je ne participe pas ainsi à reproduire un stéréotype que je souhaite pourtant voir s’anéantir? Quel message retiendra-t-elle de ce cadeau? Et ce putain de chandail de Star Wars  que porte mon fils, étais-je vraiment obligée de lui offrir et de me plier à ce caprice, à ce désir de conformité? Et quand je me remémore qu’à mes deux grossesses, j’ai choisi de connaître le sexe de mes enfants, alors là, je rougis de honte et voudrais m’effacer. Comme si ça allait vraiment changer quelque chose au cours de la vie, de savoir que se love dans mon utérus un humain de sexe féminin ou masculin, tsé. Shame on me. Suis-je une mauvaise féministe si je ne respecte pas systématiquement toutes les ruses et procédés de la féminisation? Est-ce mal d’accepter un contrat de révision linguistique d’un magazine érotique? Je me les arrache, ces trois poils au menton et ces deux-là sous le nez ou je leur dis fuck you? J’envoie chier cet oncle qui dit des énormités à propos des femmes et scrap le party des Fêtes ou je me tais et fais la moue[9]? Et si mes enfants portent le nom de leur père essentiellement pour des raisons esthétiques, est-ce que je suis en train de renier ma propre identité? Vous me suivez? Être féministe, c’est d’abord se heurter à ses propres paradoxes et s’obstiner avec soi-même. Tout le temps. Il y a des jours, je préfèrerais nettement être une imbécile heureuse plutôt que d’avoir à subir ces luttes interminables qui m’arrachent au réel.

            La vie est beaucoup trop courte pour s’en faire ainsi. Un peu à la manière de Huston qui appelait à un art de la nuance dans la littérature, je revendique quant à moi la mesure, ou plutôt la démesure qu’offre la liberté du paradoxe, conciliable, il me semble, au combat féministe. Et parce que je préfère sans l’ombre d’un doute la contradiction au dogmatisme et l’absurdité au fanatisme, je renonce à mes certitudes et laisse entrer en moi l’incompatibilité assumée. Pour plus de liberté. Voilà où commence mon vrai combat.

Féminisme


Gloriole du jour

LAT

2013 je t’aime. Entre autres parce que j’ai réussi à infiltrer le boy’s club de Littéraires après tout. Si comme moi votre féminisme vous fait vivre des «guerres civiles dans [votre] tête» (dixit Hugo Chavarie, collaborateur à LAT), je vous invite à lire mon billet qui jase de féminisme et de dogmatisme. Vous le trouverez ici.