Recommandation : Le Christ obèse

Le Christ obèse

Je ne saurais trouver les mots pour vous convaincre de lire Le Christ obèse du dramaturge Larry Tremblay (Alto), un roman porté par une histoire puissante et une écriture cinématographique grandiose. Finaliste au Prix des libraires du Québec, on lui souhaite ni plus ni moins de remporter cette course! Voici un extrait :

«Oui, j’étais né en novembre… et mon père était mort en novembre, précisément le jour de ma naissance. Quand elle avait ressenti les premières contractions, ma mère avait appelé un taxi au lieu d’appeler son mari, qui travaillait dans un édifice gouvernemental en banlieue nord. Elle s’en était voulu toute sa vie. Mon père s’était tué en auto en se rendant à l’hôpital. L’accouchement avait été pénible. Ma mère avait subi une césarienne sous anesthésie. À son réveil, on lui avait annoncé la mort de son mari, puis on m’avait déposé sur son ventre. Ça s’était passé comme ça, ma mère me l’avait souvent répété. Impossible de penser que ce n’était pas la vérité.

Ma mère ayant bénéficié d’un montant d’argent substantiel de l’assurance, l’accident l’avais mise un temps à l’abri des soucis financiers. Puis, au fil des ans, elle avait dû reprendre du service comme infirmière, profession qu’elle avait occupée quelques années avant de se marier. Sans l’argent de l’assurance, ma mère n’aurait pas pu garder la maison qu’elle et mon père avaient achetée au début de leur mariage. Maintenant, elle m’appartenait, je pouvais en faire ce que je voulais. Si l’envie m’en avait pris, j’aurais pu boucher toutes les fenêtres avec de la brique et vivre dans l’obscurité la plus totale, loin des fleurs et de l’éclat triomphant des bourgeons.» (28-29)

[Extrait] Comme des sentinelles

Une autre famille

(première partie)

Le fils aîné connaît un endroit où les lampadaires s’appellent des sentinelles. Plantés à des kilomètres les uns des autres, ils gardent les routes qui ne mènent nulle part, guettent des intersections qui n’ont pas changé depuis des années. Là-bas, les maisons sont presque toutes construites sur le même plan : le salon, la cuisine, la chambre principale et la salle de bain autour de la salle à manger, au rez-de-chaussée; deux ou trois chambres, et une seconde salle de bain, à l’étage. De maison en maison, de famille en famille et de génération en génération, on s’oriente en suivant des rangs chiffrés de un à quatre – rarement plus que quatre – et en prêtant foi à toutes sortes de ouï-dire, de racontars, de contes et de cancans; les almanachs aussi peuvent s’avérer utiles, comme des girouettes et un certain savoir pastoral fait de vaches couchées, de lunes cornues et de couchers de soleil. (p. 120)

[Extraits] Atavismes

« Les lieux communs ne signifient plus rien, mais ils tirent tous leur origine d’une vérité éprouvée. En voici une : un choix est un embarras. Ce n’est pas un état perpétuel. On n’y survivrait pas. Ça peut arriver, disons, une fois tous les cinq ans. Oui, comme aux élections : un grand événement survient toutes voiles dehors, on sort les trompettes, fier de participer à quelque chose d’important, on se commet. Puis un nouvel engrenage s’enclenche qu’on ne contrôlera pas. Figurant dans sa propre histoire. Peu importe qu’on se demande chaque matin si on va manger des oeufs ou des céréales. » (p. 49)

« Mon enfant est une merveille, au sens où très peu l’entendent, même si tous emploient l’expression. Il n’accomplit aucun exploit. Il est ma fenêtre sur ce monde verrouillé, celui qui me fait prendre conscience de l’étrangeté de l’habituel et de la précarité du droit acquis d’être ici, en ces temps d’obscurité stroboscopique, côtoyant des gens qu’on aime oisivement au point de ne plus les voir, car aujourd’hui nous accapare et demain arrive, prévu, rempli d’avance, prêt à être biffé sur le calendrier. » (p. 61-62)

Ma rentrée littéraire

J’ignore si vous avez feuilleté la très bonne (et très belle!) revue Le Libraire du mois de septembre… Si ce n’est déjà fait et que vous êtes curieux de découvrir les nouveautés littéraires, je vous invite à la télécharger ici. Pour ma part, je trouve que la rentrée québécoise est remplie de belles promesses et c’est pourquoi je souhaite ardemment que ma bibliothèque municipale regarnisse son catalogue, sans quoi mon portefeuille en souffrira! Voici donc en rafale les romans québécois que je me promets de lire cet automne :

Javotte de Simon Boulerice (Leméac), La fiancée américaine d’Éric Dupont (Marchand de feuilles), Comme des sentinelles de Jean-Philippe Martel (La Mèche), Le jardin de ton enfance de Francine Noël (Leméac), Les enfants lumière de Serge Lamothe (Alto), La trilogie coréenne d’Ook Chung (Boréal), Testament de Vickie Gendreau (Le Quartanier), Variétés Delphi de Nicolas Chalifoux (Héliotrope) et, enfin, Rapide-Danseur de Louise Desjardins (Boréal).

Bonnes lectures!